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Ils arrivent pieds nus par la mer

J’embarque pour la première fois sur l’Aquarius, bateau humanitaire affrété depuis février 2016 par l’association SOS MEDITERRANEE afin de venir en aide aux embarcations migrantes. Le 19 octobre 2017, je pose le pied à Catane, au sud de la Sicile, pour rejoindre cet imposant navire de 77 mètres, ancien garde-côtes allemand aujourd’hui occupé par les sauveteurs de SOS MEDITERRANEE, les soignants de Médecins sans frontières et l’équipage du bateau.Au cours des trois semaines passées à bord comme photographe de SOS MEDITERRANEE, 588 passagers ont été sauvés de la noyade. Tous étaient partis de Libye, seulement équipés d’un petit sac plastique contenant l’essentiel de leurs affaires et pieds nus pour la plupart. Bébés, mineurs, femmes enceintes, seules ou accompagnées… les plus fragiles ont été sortis de l’eau les premiers et accueillis sains et saufs à bord, grâce au professionnalisme des sauveteurs de SOS MEDITERRANEE. Deux jours plus tard, nous les déposions sur la terre ferme, dans le petit port de Vibo Valentia, au sud de l’Italie. La veille d’un départ en mer procure la sensation d’un entre-deux : on n’est ni sur terre, ni sur mer. Partir en mer est un arrachement. Ce départ est pour eux sans retour, ils le savent. Je suis montée à bord de l’Aquarius et je ne savais pas à quoi m’attendre. J’ai vu des embarcations bondées, apparaître en pleine mer, comme un mirage. Ces hommes et femmes ont été jetés dans des pneumatiques en pleine nuit, sur une mer qu’ils n’ont parfois jamais pratiqué et qu’ils découvrent au petit matin, guidé par une simple boussole. Ils traversent la Méditerranée pour fuir l’horreur, collés à des inconnus, et subissent instantanément le froid, la peur et le mal de mer. Navigatrice professionelle depuis quelques années, j’abordais la mer comme un lieu de travail et d’évasion. Après cette expérience, après avoir vu ces hommes et ces femmes en détresse, la mer s’est muée en un terrain effrayant : celui d’un cimetière. Cette série d’images m’a été guidé par mes émotions premières. J’ai été témoin de l’entraide et de l’humanité qui règnent à bord de l’Aquarius, au même titre qu’un spectacle boulversant qui a lieu loin de tous en haute mer.